Peggy Jault

Peintures et illustration

à propos de {sur}vivants

Entretien avec Florence Grivel, historienne de l’art, critique et chroniqueuse à la RTS

Janvier 2014

- Qui sont ces hommes et ces femmes?

 Ces femmes et ces hommes sont liés à la guerre d’Algérie. Ils sont: français de souche, pieds-noirs, enfants de pieds noirs, algériens, français musulmans du continent africain ou de métropole, suisses, etc. Civils, paysans, soldats, journaliste, ce sont des protagonistes, acteurs ou porteurs de la vie de cette époque. La vie de tous ces personnages est marquée par cette période, de manière différente pour chacun. L’idée est de les réunir dans le même espace, bien que de points de points de vues différents ou divergents, par ce qui les rassemble.

 - Est-ce une nécessité de témoigner? Pour quelles raisons?

Témoignage est le bon mot. Quand j’étais petite, mon père nous racontait les horreurs de cette guerre, ses souvenirs. Il avait 20 ans, il a fait son service militaire en allant «maintenir l’ordre et la paix» en Algérie, alors département français. Mon frère et moi détestions ses récits, mais plus encore la manière qu’il avait de nous en parler: il n’était plus lui-même. En 2012, les 50 ans des Accords d’Evian ont délié les langues, ravivé les plumes. Pour des raisons politiques et sociologiques, les médias ont diffusés nombres d’articles et documentaires sur ce sujet. C’est ainsi qu’un matin, à la radio, un homme parle de ses souvenirs d’Algérie en tant qu’appelé. J’écoute ses frayeurs, ses nuits d’attente, mitraillette à la main, la soumission à des ordres qu’il ne souhaite pas exécuter, son sentiment d’absurdité de cette guerre. Pour lui c’est un passé qui ne passe pas. En écoutant ce soldat, j’entends quelque chose de familier. Ce sentiment d’être rescapée et meurtrie, je l’ai aussi. Cette guerre, que je n’ai pas faite, j’en ai vécu les relents, le souvenir sourd, la sournoiserie. Elle m’a laissé un père rongé, un bout de lui détruit. Ont alors défilé devant mes yeux mes ancêtres: mon père et mon oncle appelés en Algérie, mes deux grands-pères soldats prisonniers en Allemagne, mon arrière-grand-père mort dans les tranchées de 14. Tant de vies gaspillées me laissent un sentiment d’absurde plus fort encore que l’horreur. Et que répondre à ça? Comment me défaire du passé? On ne jette pas simplement hors de soi ce que nos pères nous ont transmis. Probablement en écrivant la page à tourner. Mais pas seulement la mienne, parce que dans cette guerre-là, il n’y a que des victimes. C’est de tous, dont il faut parler.

 - Que racontent ces portraits?

 Ce sont eux qui témoignent, justement. Ils sont la victoire de la vie, dignes malgré les combats à mort, les tortures, les abus de pouvoirs politiques, les injustices. Je prends le parti du Beau, pour relever le défi de peser plus lourd que l’horreur dans la balance. - Parmi ces portraits celui de ton père, jeune, dans le désert d'Algérie, est- ce un portrait parmi tant d'autres? C’est la seule photo que j’aie de mon père en Algérie, et effectivement, comme toutes les photos souvenirs des soldats, il pose souriant, heureux, ici avec son chien. La censure de l’armée, mais surtout le besoin de rassurer les mères faisaient faire des photos où l’on montre la santé et le bon moral des troupes. Pas question de montrer l’autre côté de la vie en Algérie.

- On est frappé par le rendu hyper-réaliste de ces oeuvres, quelle en est la raison?

 Je n’ai pas toujours cherché l’hyper-réalisme dans mon travail. Mais depuis quelques temps, mes peintures sont devenues au plus proche de l’apparence physique. Si on ne peut ressentir que de manière diffuse ou indicible l’intériorité de quelqu’un, elle peut être perçue dans ce qu’il a de plus personnel aussi: la couleur de la peau, les rides, les petits volumes subtils autour de la bouche. Comment peindre l’âme du sujet? C’est sans doute paradoxal, mais pour tenter de saisir ou de m’approcher au plus près de qui EST le sujet, je regarde intensément les détails et la précision de son enveloppe. A cette distance, peut-être ai-je la sensation qu’il ne se dérobera pas?

- Que raconte le choix du crayon de couleurs posé à même le bois?

La raison est d’ordre technique. Le crayon offre, sur le bois notamment, une luminosité étonnante. Je dilue le crayon, pose couche sur couche, efface, mélange... ce médium est très maniable. Quand cette série de portraits grandeur nature m’est apparue, cette technique s’est imposée d’elle-même. Le bois dur de bouleau répond presque de manière organique à la pointe du crayon. J’ai l’impression de garder un rapport au corps en train de se créer. En Grèce antique, les mémoriaux étaient en bois. Parce qu’après le souvenir et le devoir de mémoire, il y a le temps de l’oubli. Ces oeuvres ne sont pas vernies ni fixées. Ni le bois ni le crayon ne sont protégés. Le support reste fragile. J’aime aussi que les dessins du bois ressortent au travers de la couleur. Il y a des choses que l’on ne peut couvrir, ici ce sont les veines.

 - Il y a des portraits à valeur historique extraits de l'histoire algérienne in situ, et ceux qui appartiennent à l'aujourd'hui de ces gens liés à l'Algérie, pourquoi?

Il est difficile de mesurer l’impact d’un événement tel qu’une guerre ou un exil. Ça se répercute sur des générations. J’ai été touchée par des visages de photos d’archives, autant que par le récit de gens de mon entourage. Je choisis des portraits d’alors, dans le vif, mais aussi dans le vif actuel. Ce n’est pas tant la date du portrait qui importe dans ce cas, d’ailleurs, qu’est-ce qui a valeur historique? L’histoire personnelle témoigne de la véritable Histoire commune. Cela fait d’ailleurs sens actuellement car les historiens n’ont accès aux archives coloniales que depuis 2012, et tentent de reconstituer des faits occultés, tus ou mis de côté. Quand le Gouvernement français, par exemple, ne reconnait pas les faits, il ne permet pas qu’une véritable histoire s’écrive. Les injustices vécues sont légions, un grand nombre d’associations de harkis et d’algériens en France sont maintenant menées par leurs enfants. Pour eux les événements passés ne sont pas clos. Ils réclament justice pour leurs pères. Ainsi, pour moi ces acteurs d’aujourd’hui sont porteurs de l’histoire au sens large, à valeur historique aussi.

 «Le monde est du côté de celui qui est debout».

 Proverbe arabe 

 L’engagement de la Suisse dans le conflit algérien

 Qui sait que c'est à Berne en 1954 à l'occasion de la coupe du monde de football que les nationalistes algériens se rencontrent clandestinement et décident du déclenchement de l'insurrection armée, le 1er novembre de cette année-là ? La Suisse a joué un rôle considérable. D’abord inquiète d’une implication communiste dans cette guerre, la Confédération soutient la France, soucieuse de ne pas déplaire à son puissant voisin tout en essayant de ne pas se brouiller avec le monde arabe. Puis, suite à l’„affaire Dubois“ et devant les récits de tortures exposés par les procès des légionnaires suisses, la Suisse officielle, faisant écho à son opinion publique, se montre dès lors bienveillante envers la position algérienne, tout en conservant sa neutralité. La Suisse a contribué de manière décisive à la résolution du conflit il y a cinquante ans à Evian, le 18 mars 1962.

En effet, dès les débuts de la guerre d’Algérie, des Suisses sont impliqués et jouent un rôle particulièrement actif: des journalistes, des militants ou encore des éditeurs informent de la situation sur le terrain et viennent en aide aux réfugiés algériens et aux déserteurs français. Demande de médiation à la Suisse Après l’échec sur territoire français de négociations de cessez-le-feu en 1960, la France et l’Algérie font appel à la médiation de la Suisse. Le Chef du Département politique fédéral (aujourd’hui DFAE), Max Petitpierre, accepte alors d’assumer cette tâche qui entre dans le cadre de la «politique active de neutralité» qu’il prône. «Garantie d'une discrétion sans failles» En 1961 et 1962, des négociations secrètes entre les parties en conflit sont organisées en Suisse et en France par le diplomate suisse Olivier Long. Pendant les rondes de négociations officielles à Evian, les membres de la délégation algérienne logent à Genève, puis au Signal de Bougy (VD). Les autorités suisses assurent leur sécurité, se chargent de leur transport au lieu de conférence et leur garantissent une «discrétion sans failles».

Regains de prestige pour la «neutralité active». Le rôle de médiateur de Berne suscite les éloges de Paris et d’Alger. «En plus de l’utilité directe de nos bons offices en faveur du cessez-le-feu en Algérie, l’occasion a également été bienvenue de mettre en œuvre la neutralité suisse à un moment où celle-ci fait l’objet de certaines attaques», comme le résume en 1962 Raymond Probst, le futur Secrétaire d’Etat du DFAE. Il ajoute: «Le rôle que nous avons endossé a retenu l’attention de l’opinion publique internationale […] et nous a apporté un regain de prestige considérable.»

Sources: Aline Mérat Favre: Rezension zu: Carron, Damien: La Suisse et la guerre d’indépendance algérienne (1954–1962). Lausanne 2013, in: H-Soz-u-Kult, 21.10.2013 et (dodis.ch/10397, traduit de l’allemand) 

Brève chronologie des évènements

• 1er novembre 1954: déclenchement de l'insurrection armée par le F.L.N.

• 5 février 1955: Pierre Mendès France, Président du Conseil, propose un plan de réformes en Algérie.

• 1er avril 1955: Edgar Faure, Président du Conseil, instaure l'état d'urgence dans une partie de l'Algérie.

• 12 mars 1956: l'Assemblée nationale vote la loi sur les « pouvoirs spéciaux » pour l'Algérie.

• 13 mai 1958: les Français prennent le gouvernement général à Alger. Création d'un Comité de salut public à Alger présidé par le général Massu.

• 16 mai 1958: des manifestations de « fraternisation » entre Européens et Musulmans ont lieu sur la place du Forum à Alger

• 1er juin 1958: de Gaulle investi par l'Assemblée nationale, avec pouvoirs spéciaux.

• 4 juin 1958: de Gaulle dit aux colons d'Alger : « Je vous ai compris. »

• 19 septembre 1958: le Gouvernement provisoire de la République algérienne (G.P.R.A.) dirigé par Ferhat Abbas est formé au Caire.

• 28 septembre 1958: la nouvelle Constitution est approuvée par référendum. 79 % de oui en métropole, 95 % en Algérie

• 5 octobre 1958: naissance de la Ve république.

• 23 octobre 1958: de Gaulle propose la « paix des braves » au F.L.N.

• 16 septembre 1959: de Gaulle reconnaît le droit à l'autodétermination du peuple algérien.

• 22 avril 1961: tentative de putsch des anciens généraux Salan, Challe, Jouhaud et Zeller.

• 17 octobre 1961: la manifestation des « Français musulmans d'Algérie » à Paris est sévèrement réprimée.

• 18 mars 1962: signature des accords d'Évian.

• 5 juillet 1962: déclaration officielle de l'indépendance de l'Algérie

• 1999, le Sénat français renomme «les événements» d’Algérie en «guerre».

• 14 avril 2012 Nicolas Sarkozy reconnaît la responsabilité de la France dans l’abandon des Harkis.

source wikipédia